1917 Journal de la première guerre mondiale de Marguerite Delemer
NDLR : Ce journal a été écrit par Marguerite Delemer, femme d'André Saint-Léger, et mère de Claude. Ce journal est le texte brut, sans aucune modification ni ajout de contexte historique. Il est particulièrement bien écrit, un témoignage tragique de la vie des civiles pendant la première guerre mondiale. Il se lit comme un roman. Prenez le temps de le lire jusqu'au bout
22 Septembre 1917
Mes chers enfants
J'hésite à commencer, seulement aujourd'hui, un résumé qui vous rappellera plus tard ces longues années que la guerre nous a forcés à passer loin de vous ! Déjà trois ans, et dans quelques jours, nous allons commencer la quatrième année ! La quatrième année !!... Nous la sentons près de nous, terrible, tragique peut-être !... Que nous réserve-t-elle?... Quand vous reverrons-nous?... Dans quelles conditions?.................. La quatrième année !! !..
Ce sont ces trois mois si lourds, si remplis d'inconnu qui m'incitent à vous écrire tous les soirs nos impressions et les événements de la journée ! Vous la vivrez donc un peu avec nous, mes Chers petits, cette douloureuse quatrième année et vous la ferez revivre dans l'avenir, en relisant au jour le jour les événements que nous allons traverser !
Afin que vous gardiez un souvenir plus complet de notre état d'esprit et de la vie que nous menons, il faut que je vous rappelle en quelques pages intimes les grandes lignes des événements qui ont bouleversé notre existence depuis le mois de juillet 1914 !
Je n'aborderai pas les questions militaires qui vous sont tout aussi familières qu'à moi... Et, vous aurez entendu raconter si souvent tous les détails des tracasseries journalières et des humiliations que nous avons subies, que je ne m'y arrêterai que peu, il me faudrait d'ailleurs un volume pour vous les faire comprendre et je crois que je n'y parviendrais pas.
Claude a passé ici la première année de la guerre.. Il sait les raisons qui nous ont guidés, le jour où nous avons pris la décision, à l'approche de l'arrivée des allemands, de ne pas quitter Lille ! Il sait que son père après s'être rendu à Dunkerque en septembre, à la première évacuation de Lille, a été réformé et renvoyé dans ses foyers ! Il sait aussi que j'avais signé dans la Croix rouge un engagement à un poste que je ne pouvais pas quitter ! Nous n'avions pas envisagé, non plus, la possibilité que la guerre se prolongeât assez longtemps pour qu'il soit soldat à son tour !
Peu de mots ont donc suffi pour que notre décision soit arrêtée, le soir où aux premiers jours d'octobre, nous avons senti l'ennemi à notre porte !.
Hélas, si nous avions pensé que la guerre dût être aussi longue et que nous devions si longtemps vivre séparés de vous, si nous avions prévu la douleur d'assister à la ruine de notre malheureux pays, si nous avions connu notre impuissance et l'inutilité de notre effort, nous ne serions pas restés ici !
Mais, la situation était grave, votre père avait dans ses usines toute sa fortune ! en outre, il était entré récemment dans une nouvelle affaire ! s'il n'avait plus de devoirs militaires à remplir, il avait des devoirs sociaux, et il avait le grand espoir de sauver votre fortune et votre situation dans l'avenir !
N'était-ce pas une lâcheté de fuir en abandonnant aux mains de quelques employés et de quelques domestiques plus braves que nous, nos usines, nos maisons, nos obligations morales et matérielles? L'avenir nous dira si nous nous sommes trompés, et certainement, la durée de la guerre aurait permis à votre père de travailler et d'être utile en France !
Mais je voudrais que vous sachiez plus tard, mes chers petits, et quoiqu'il arrive, que depuis trois ans, jour par jour, heure par heure, nous avons lutté pour suivre la voie que nous nous étions tracée.
Et c'est une chose affreuse, mes enfants, que cette lutte inégale d'une population civile désarmée contre un ennemi qui a tout pour lui !! !
Votre père, avec un courage et une patience inlassables, malgré des difficultés morales et matérielles incalculables a, en outre de la défense de ses usines, assumé toutes les charges et les responsabilités par lesquelles il pouvait venir en aide à la population de La Madeleine et à ses ouvriers !
Tous les jours, après avoir été à son bureau, il a passé de longues heures à la Mairie, organisant les services divers, auxquels la guerre a contraint les municipalités... Le ravitaillement a été son souci constant, le charbon, les organisations de secours les bureaux de chômage, les oeuvres, les soupes populaires, les ouvroirs, les distributions de vêtements, la création de champs communaux, les rapports avec les Kommandantur, les trains d'évacuation, etc...etc...
Pendant plus de deux ans, il est allé trois ou quatre fois par mois à Pérenchies, espérant toujours sauver une partie de cette usine, il a dû assister lentement à l'écroulement sous le feu des canons anglais, de cette affaire au sauvetage de laquelle, il avait énergiquement pris part : En juillet dernier, l'évacuation des derniers habitants du village a réduit à néant tout le travail de ces braves et il en a profondément souffert !
Ces trois longues années ont été, mes pauvres chers gosses, probablement pour vous comme pour nous, un perpétuel recommencement d'espoir et de découragement !
De saison en saison, nous avons toujours espéré le bonheur de vous revoir, la fin de tant de chagrins et la joie et l'orgueil de pouvoir enfin relever la tête !
Mais ce que nous attendons par dessus tout, c'est la fin de cette angoisse intraduisible, inexprimable, impossible à faire comprendre à ceux qui ne l'ont pas subie !! C'est l'angoisse ressentie par toutes les populations des pays occupés ! Elle est faite d'une tristesse morne, indéfinissable. Elle naît du joug et de l'oppression sous laquelle nous vivons, elle vient d'une crainte sans cesse renouvelée par la défense qui nous est faite de tout...
Nous vivons entre des amendes, des gendarmes et des prisons, et tout cela fait... qu'à chaque heure du jour et de la nuit, le bruit de la sonnette nous fait tressaillir !!
Défense de recevoir de vos nouvelles ou de vous en envoyer, de lire un journal français, de faire même le tour du bois, de couper de l'herbe sur le bas côté des routes, de ramasser un épi de blé sur le bord d'un champ, de transporter une poire dans notre poche, ni un kilo de pommes de terre ou de haricots, de sortir après huit heures du soir, de tuer le lapin que nous avons engraissé, ni de manger l'oeuf que pond notre poule !
A chaque porte de la Ville deux sentinelles nous demandent notre identité !
Dans nos maisons, tout est consigné, ma casserole, ma lampe, mon vin, mon matelas, ma boite aux lettres, ma sonnette, vos berceaux, vos jouets, le tuyaux d'arrosage de mon jardin, etc...etc..
Nous sommes chez nous comme des voleurs !! D'ailleurs sommes nous encore chez nous? Puisque nous entendons depuis trois ans sur nos têtes ces lourdes bottes étrangères ! Puisque notre porte doit s'ouvrir toute grande à la première commande ! Puisque n'importe quelle raison autorise des inconnus à visiter nos armoires et nos papiers les plus intimes !
En somme, notre vocabulaire se compose comme notre vie de trois mots: consignation, réquisition, perquisition !
Mais heureusement, l'espoir et la confiance ont, dans les coeurs de solides racines, et jusqu'ici nous avions toujours espéré !! !... Après chaque saison, la dépression se faisait plus grande, et les courages faiblissaient ! Mais peu de mois après, avec le printemps, on voyait renaître la vie et l'espérance ! Votre père, très pessimiste au début de la guerre avait immédiatement prévu qu'elle serait longue, malgré tout, il en escomptait la fin cette année !! !...
Hélas, les plus pessimistes se sont trompés et nous nous retrouvons ce soir d'automne 1917, après une longue journée de pluie devant le premier feu d'hiver, sous notre lampe, avec l'angoisse des jours douloureux qui nous restent à passer ici et répétant toujours ce même mot qui nous hante: Quand?... Quand toutes ces terreurs seront-elles finies? Quand retrouverons-nous notre foyer et la paix de notre pays? Quand vous reverrons-nous? Quand pourrons nous enfin parler de l'avenir?
Chaque journée, chaque semaine augmente le désastre et si la guerre se prolonge encore que restera-t-il de ce malheureux pays? Que restera-t-il de cette population qui a tant souffert? Que restera-t-il de nos maisons et de nos usines? Ces longues années de lutte auront-elles été complètement inutiles?
Et le jour, où nous pourrons enfin sortir de leur tiroir nos pauvres drapeaux pliés depuis trois ans, les verrons-nous flotter ailleurs que sur des ruines?
Toutes les matières premières des usines ont d'abord été réquisitionnées et depuis un an la situation est critique. Les fabriques toutes entières disparaissent les unes après les autres ! Les enlèvements de courroies, de moteurs, de cuivres, de matériel de toutes sortes n'ont été qu'un prélude, et depuis quelques mois, toutes les machines sont cassées, jetées par les fenêtres; les usines sont exploitées comme des mines depuis les toitures jusqu'aux fondations, sous les yeux de leurs propriétaires !.
Ceux-ci assistent impuissants à ce lamentable spectacle, leur vieille habitude les ramène chaque matin dans leurs bureaux, et les poings crispés, la rage dans le coeur, ils constatent les progrès du désastre ! Les mots sont impuissants, mes chers amis, à vous faire comprendre.................. Il aurait fallu que vous viviez vous-même ces longues heures tragiques !! ! Ces grandes usines, la gloire du pays, la fortune des familles, le gagne pain de l'ouvrier, devenues d'abord muettes, au lendemain de l'occupation, leurs portes closes, leurs cheminées découronnées de leurs panaches de fumées, maintenant démolies à coups de marteaux, disloquées, anéanties !!... Des trains entiers chargés de matériaux partent pour l'Allemagne... Et les bons de réquisitions mentionnent quelques tonnes de vieux fer !
Cette mesure provient-elle des besoins de l'armée Allemande? Est-elle prise en réponse aux projets de boycottage de l'industrie allemande après la guerre par la France et ses alliés? Nous ne nous l'expliquons pas ! Mais elle marque, en tous cas, la ruine effroyable de toute notre région !
Vous n'en ignorez rien, mes Chers enfants, quand vous reviendrez dans ce pays dévasté !! !
Mais, je veux que, quand vous serez arrivés à l'âge d'homme, vous vous rappeliez !! !... Que vous sentiez frémir au plus profond de vous-mêmes, le sentiment d'agonie morale qu'ont vécu ici des hommes courageux ! Que leur exemple et la pensée de l'humiliation qu'ils ont subie soit la source où vous puiserez l'énergie dont vous aurez besoin pour travailler et reconstituer le pays et votre fortune !! !
26 Septembre 1917
Notre soirée se termine par 50 points de billard.....
tous les soirs de la même façon !
En juillet 1916, la Ville toute entière a été punie et la population obligée de rentrer à 5 heures de l'après-midi pendant trois longues semaines !... (On avait salué et acclamé au passage rue Nationale des prisonniers Français !!.)
Pour occuper nos loisirs, vous vous rappelez, mon cher Claude que nous avons loué un billard. Prix convenu 30 Frs par mois jusqu'à concurrence du prix du billard !...
Le billard est depuis longtemps payé ! Mais la guerre n'est pas finie !
30 Septembre 1917
Nous attendons la semaine prochaine la deuxième réquisitions des cuivres ! C'est une vilaine séance et le quartier en est très ému !!...Ces visites,faites à domicile sont, paraît-il, de véritables perquisitions ! Le chef d'équipe est une espèce d'apache qui déniche en vous insultant des cachettes dans toutes les maisons !
Une grosse agitation a précédé la première réquisition. A l'ordre de l'Armée allemande, signifiant aux habitants qu'ils devaient se rendre au Palais Rameau pour déclarer le poids de leurs cuivres, une grande oppositions s'est élevée, et personne ne s'est présenté à l'appel....
En fait le geste de porter son cuivre était odieux ! Et toujours plier cet dur !! ! Mais la résistance ne nous coûtera-t-elle pas beaucoup plus cher ?
Quelques mois se sont passés entre le refus passif d'obéissance et la première réquisition faite en mai.
Malgré nos craintes, cette première opération s'est passée convenablement, c'est certainement pénible et désagréable, d'assister passif, au cambriolage de sa maison, mais que faire !! !! !
Vous voyez enfoncer dans des sacs vos casseroles, lampes, triangles de rideaux et d'escalier, bien des bibelots sans valeur mais qui vous sont chers ! Tous les sacs sont mis pêle-mêle sur un camion, qui va de porte en porte.....
Quand il est partie, vous fermez la porte avec un soupir de soulagement et vous allez constater les dégâts ! On remplace les triangles par des ficelles ou des morceaux de bois, les cache pots par des étoffes, les lampes par des fils électriques, les casseroles en cuivre par de l'émaillé et, on aime mieux que cela soit fini !..........
L'autorité allemande avait, d'ailleurs avec une certaine gracieuseté, délégué un expert chez ceux qui le demandaient pour munir d'un joli carton bleu de déconsignation (jusqu'à nouvel ordre !) les objets de valeur ou d'art auxquels on tenait particulièrement !
1er octobre 1917
Cette visite est réellement terrible !
L'apache tape à tour de bras chez Madame Jonson !
Demain ce sera notre tour !
2 octobre 1917
...Quelle belle organisation !! pour enlever les cuivres à domicile: Quatre équipes:
Une première en mai, très polie, les soldats nous ont discrètement enlevé tous les cuivres éparpillés dans la maison, casseroles, tringles, bronzes, cache-pots, porte-manteaux. Total: 84 Kg
Une deuxième (celle que nous attendons) enlève ce qui reste sans aucun égard pour la valeur des objets. Le chef est, paraît-il, révoltant !
Une troisième est chargée de tout l'éclairage et enlève les lustres, lampes, appliques, etc....comportants plus de bronze ou de cuivre que de cristaux, elle nous laisse une lampe dans notre chambre, une dans le vestibule, une dans la cuisine et un éclairage dans la salle familiale (salon ou salle à manger). Elle est accompagnée d'un serrurier, d'un gazier, et d'un électricien.
Une quatrième viendra plus tard pour les eaux, tuyauteries, chauffage et salle de bains.
Si quelque chose d'anormal se produit, une cinquième équipe se présente. C'est l'équipe spéciale de perquisition. Matériel: niveaux d'eau, fils à plomb, règles, mètres, plans etc... etc...
L'équipe No 2 attendue aujourd'hui fait des découvertes chez madame Chesnelong !! Gare à nous demain !! !!
3 Octobre 1917
Quelle semaine ! Et, comment qualifier cet enlèvement d'objets qui, depuis des générations ont appartenus à nos familles !!..
Toutes les bonnes vieilles casseroles, les bouilloires, tous les cuivres brillants qui font l'orgueil et la gaieté des maisons flamandes ont disparu !! !.
Quatre équipes bouleversent depuis dix semaines tout le voisinage !! ! Le quartier est affolé. Les marteaux tapent de tous côtés, dans les caves, les greniers, les cloisons, les parquets... et fiers de leur besogne, ces hommes hurlant de joie font sortir des cachettes: le cuivre, le vin, les armes, les vivres, l'argenterie !
Rien ne peut exprimer la terreur et l'angoisse de ces abominables journées: les portes grandes ouvertes, les armoires, et les tiroirs éventrés, les soldats parcourant nos maisons du haut en bas, les caves, les greniers, les cheminée, les toitures, les nochères, armés de marteaux et de burins, faisant sauter tout ce qu'ils rencontrent: les lampes, les lustres, les appliques, les bronzes, les porte-manteaux, les gonds, les objets de toilette, les bibelots les plus insignifiants et ceux de la plus grande valeur !! !
Ils grattent, ils liment et sous les yeux des propriétaires crispés, les cuivres dont cassées, tordus, piétinés, le verre voles en éclat sous la pression du cuivre arraché ! les potiches et les bibelots se voient dépouillés de leurs socles et de leurs garnitures... Puis tout est mis dans des sacs et de lourdes voitures circulent dans les rues chargées de ce butin !! !
Nous avions caché dans le haut de notre toiture, vos berceaux, quelques objets familiers, notre lampe, 50 Kgs de blé et du sucre, dernières ressources contre la famine menaçante... Après deux heures de recherches, un cri de joie sauvage, un hurlement de peau rouge nous a annoncé que ces hommes avaient trouvé !...
Alors, la voix et le geste menaçants, l'insulte à la bouche, dans un allemand mêlé d'ignobles mots français, le chef de la bande, un tout jeune homme, immonde, tatoué, à l'allure d'apache, a, pendant une heure, vomit des injures en descendant les objets trouvés !! !! !!
L'armée allemande devait respecter les civils et la propriétés particulière !! !...
Maintenant, mes chers enfants, un objet qui nous appartient depuis vingt-cinq ans, doit être rendu au premier appel, sinon, nous nous entendons traiter de voleurs, de "schwein de riches" et "cochons de Franzose" sans compter, tous les autres termes que je ne vous répéterai pas !..... Et quelle sera la punition?
Le jour même j'ai fait une démarche à la police militaire ! on y est toujours parfaitement reçu !!.....
J'ai obtenu le retour de mon blé et de mon sucre ainsi que de quelques bouteilles de vins et liqueurs ! Mais mon Dédé ne retrouvera plus ses chers rouleaux de phonographe !... Ils sont partis avec les chers petite lits dans lesquels je vous ai tant de fois embrassés ! Un vieux landsturm a, au dernier moment, rendu à Louise ma vieille potiche bleue garnie de bronze ! Quelle joie de voir revenir cette amie sur laquelle je ne comptais plus !
J'ai su le lendemain que la première réquisition des cuivres faites en mai, n'ayant pas donné le résultat attendu et le cuivre qu'on avait caché n'ayant pas été découvert, les premiers chefs d'équipes ont été remplacés par " des hommes appelés en France des anarchistes, qui chantent l'internationale, et détestent les patrons; ces hommes dans les petites maisons, ont pitié des femmes pauvres et leur rendent souvent une lampe ou une bouilloire, mais quand ils entrent dans des maisons riches, ils rendent de grands services à l'Armée allemande !!......)
8 Octobre 1917
Je me heurte à tous les coins de ma maison, dans l'obscurité, je tourne les commutateurs, plus de lumière !! !! La moindre applique est enlevée et généreusement, on a bien voulu nous laisser quelques douilles !
Tous les réchauds à gaz sont partie !
Je me console en faisant de longues promenades à pied dans la campagne.
On parle de l'enlèvement prochain des matelas !
14 Octobre 1917
C'est fait, l'affiche est collée ! Tous les matelas, les coussins, les oreillers, les laines, les mélanges de laine et de crin seront enlevés à domicile ! Dans nos lits !
L'indignation est générale !
Ce matelas,c'est la première économie de l'ouvrier, son lit, c'est une partie de lui-même ! Au misérable qu'elle saisit et qui voit vendre son mobilier sur le pas de sa porte, la Justice Française laisse son lit !
Mais les menaces sont là, les amendes, la prison, les perquisitions...... Et elles auront raison de toutes les résistances !...
Comprenez-vous bien, mes chers amis, cette nouvelle souffrance imposée? On a faim, l'hiver est là ! Plus de lumière ! Plus de charbon ! la journée s'achève sous un ciel gris ! Et, quand le jour a disparu, après son maigre repas pris dans l'obscurité, le malheureux,n'aura même plus l'espoir de trouver dans un bon sommeil, le bienfaisant oubli de ses peines !
Et nous allons revoir, chargées de matelas, circuler dans nos rues, les lourdes voitures grises !! !
Le coeur serré, la tête basse, chacun fera l'estimation !... Non pas l'estimation du dommage, ni celle des mauvaises nuits, que nous passerons désormais !.... Mais celle-ci rapide, et déprimante ! 10 Kg de laine en moyenne pour 200.000 habitants, soit: 2.000.000 milions de kg !
Puis 4 Kgs pour habiller un homme ! Au total: 500.000 uniformes !
Toute cette laine de nos parents ! Ces lits de nos enfants !
Çà a l'air bête un matelas !! !...et je sens combien de larmes vont couler en les voyant partir !
15 Octobre 1917
"Madame, un soldat de la Police militaire !! !"
On les attend toujours, et cependant ces deux mots donnent toujours froid dans le dos !
Enfin ! Celui-ci m'apportait très respectueusement, avec force salutations et claquements de bottes, en me demandant ma signature, notre condamnation pour les cuivres cachés: 1200 marks ou 90 jours de prison ! C'est pour rien et les amendes nous arrivent plus vite que les bons de réquisitions !!...
Vos lits et votre berceau nous coûtent cher, mes amis, mais le geste de les donner m'aurait coûté plus cher encore !...
16 Octobre 1917
On prendra nos matelas vendredi. Dix équipes se partagent la ville ! Cela sera vite fait ! Si la laine n'est pas prête, on prendra la toile de matelas par dessus le marché !
Interdiction de séparer le crin de la laine ! Sur quoi coucherons-nous vendredi soir !.
La Ville est très émue d'une mesure prise pour séparer les unes des autres toutes les localités environnantes.
Interdiction à qui que ce soit de quitter le territoire de sa commune sans laissez passer !...
Les tramways regorgent de monde ! Chacun va chercher des légumes où il peut en trouver. Et déjà la Kommandantur de Marcq empêche tout transport. Les gens furieux sont invités à faire demi-tour avec leurs sacs de provisions !! L'angoisse se lit sur toutes les figures ! Si la Ville de Lille ne peut plus se ravitailler à l'extérieur, le ravitaillement américain est si minime que la famine est à notre porte !
La lettre du Maire parue dans le dernier Bulletin de Lille a montré une situation très alarmante et chacun en est très inquiet !
17 Octobre 1917
Une démarche de la Mairie près de la Kommandantur a amélioré sensiblement la situation ! (côté matelas) Chaque ménage gardera un matelas, les personnes agées de plus de 65 ans conserveront le leur ainsi que les malades !!...
Je suis passée à la Police militaire pour obtenir un reçu de trois lits complets qui m'ont été enlevés après le départ d'Annie et Charline, sous prétexte que les personnes évacuées n'ont plus besoin de lit !
L'affolement des denrées continue et de petites émeutes se produisent devant les magasins où la population voit acheter des haricots, 10 Frs le Kg, du blé 9 Frs, du sucre 25 Frs, du café 60 Frs, le beurre 46 Frs, le saindoux 19 Frs, les pommes de terre 4 Frs 25, le thé 80 Frs !
18 Octobre 1917
Chaque fois que je m'éveille, je prodigue à mon matelas les noms les plus doux ! Il faut être à la veille d'en être dépossédé pour sentir la place que cet objet tient dans notre vie.
J'ai rentré 14 Kgs de haricots depuis trois jours !
La misère sera terrible cet hiver, les pommes de terre se gâtent et sont introuvables !
Reçu les bons de réquisition de mes trois lits !
- 1 lit complet en bois: 2 personnes- avec matelas, sommier, oreiller, traversin, couvertures, 25 Frs
- 2 lits idem pour 1 personne 18 Frs 50
Je doute de les remplacer au même prix !! !
20 Octobre 1917
J'ai soldé mon amende à la police militaire, bureau 6, 2ème étage de la Mondiale - Rue nationale. On y fait comme partout ailleurs la queue !... La moindre incartade vous y ramène !...
La similitude des malheurs rapproche et chacun raconte son histoire: de nombreux fraudeurs ont été pris en entrant dans Lille des pommes de terre, du blé, des haricots ! Beaucoup ont essayé de gagner sans laisser-passer les communes avoisinantes ! Tous ceux chez lesquels on a trouvé du vin, du cuivre, des marchandises cachées, ceux qui ont oublié leur carte d'identité ! Tout est matière à contravention !
La fraude, malgré toutes les interdictions se fait en grand, les plus malins tâchent d'y gagner leur vie et comme la population meurt de faim tout se vend !...
Les tramways moitié français, moitié allemand offrent un curieux spectacle ! dans la partie réservée aux allemands, une dizaine d'officiers et soldats sont confortablement installés, dans l'autre partie, cinquante individus empilés les uns sur les autres étouffent sous le poids de paquets qui atteignent souvent des dimensions excessives ! Des sacs entiers de légumes empêchent complètement la circulation ! Remplis de salades, de carottes, de navets, ils ont l'air bon enfant; mais ils cachent souvent dans leurs profondeurs de la viande, des oeufs, du beurre, des pommes de terre, du blé et chacun a la figure inquiète ! Tous les yeux sont fixés sur les rails qui s'allongent devant nous !!... Les terribles gendarmes ne vont-ils pas apparaître tout à coup?... Les coeurs battent !... Mais chaque tour de roues nous rapproche du but et peu à peu les traits se détendent, les fronts se rassérènent, et les langues se délient. On voit sortir de dessous les banquettes, les petits paquets tout fiers d'être arrivés à bon port !
Dernièrement, j'ai assisté au contraire à l'irruption du gendarme qui fait la terreur de la campagne de Flers !... Il est baptisé du nom de diable vert ! Habillé en drap de billard, il porte sur la poitrine une grande plaque nickelée en forme de lune au premier quartier ! (les grandes boucheries de Paris, munissent de plaques analogues les plus beaux spécimens de leur étalage pour indiquer "Veau de 1ère qualité"). Celui-là est terrible, je vous assure !! !... Une voix angoissée nous l'a annoncé de la plateforme !.. " Attention ! Le voilà !...
Il fait stopper le tramways, il entre...(en une seconde, la moitié des paquets jetés par les portières roulant sur le bas côté de la route avait disparu, l'autre moitié abandonnée, sous les banquettes, se trouvait dépourvue de propriétaires)
L'homme hurle ! On ne le comprend pas, mais les voyageurs sont attérés... Il crie "Levez". Tout le monde se lève, lui se met à plat ventre et ramasse les marchandises abandonnées "A qui les paquets"? Personne ne répond... Alors, habitué à la chose, sans en demander davantage, triomphant, il descend de la voiture emportant son butin
Mais après son départ, chacun se confie à son voisin, l'un avait du fil, l'autre de la laine, des oeufs, ou de la viande... ! Les figures sont crispées... Mais l'aveu coûte cher !!... La confiscation de la marchandise est certaine et si le propriétaire c'était fait connaître, il aurait en outre à payer une amende ! Pour le connaître, il faudrait mettre tout le monde en prison !!....... Et les prisons sont trop petites et toujours pleines !! !
24 Octobre 1917
Encore des départs d'ouvriers civils !... Lamentable défilé d'hommes pliant sous le pouvoir ennemi !...
Il sont deux cents environ, uniquement escortés par quatre soldats de la Lansturm; une foule grouillante, d'amis de femmes et d'enfants chargés de bagages sont tolérés autour d'eux !
Peu à peu, la Ville s'est habituée à les voir passer, ils la traversent en tous sens, ceux qui travaillent dans les environs rentrent le soir chez eux, transportés dans les tramways ouvriers; les autres dépayés, venus on ne sait où, couchent à la Citadelle ! Le soir, patiemment, des groupes de femmes les attendent à leur retour pour leur tendre des vivres !
Le plus gros contingent est envoyé plus loin, derrière le front vers Douai... Groupés dans des camps de 500 environ, ils vivent et ils travaillent !
Presque tous les hommes valides de 16 à 60 ans ont été appelés, examinés et sont partis !
Beaucoup reviennent en permission le dimanche et racontent leur histoire !
Quelle peut être leur mentalité? Et, que se passe-t-il dans toutes ces têtes d'abord révoltées, refusant tout travail, maintenant passives et obéissantes? Pour en arriver là, vous devinez, mon cher Claude, que bien des étapes ont été franchies? Rappelez-vous les premières inscriptions, les inquiétudes des premières revues !!....
Un premier appel de volontaires en Février 1916 est d'abord resté sans réponse !
La contrainte a suivi presqu'immédiatement et nous avons assisté aux abominables enlèvements d'hommes et de femmes de la semaine de Pâques d'avril 1916; vous en avez connu les détails en France: La ville visitée quartier par quartier, maison par maison au lever du jour et les femmes, les jeunes filles arrachées à leur foyer en quelques minutes, emmenées, sans qu'on sache, pendant de longues semaines ce qu'elles étaient devenues !
Les hommes ont été ensuite, au fur et à mesure des besoins de l'Armée allemande, convoqués personnellement par séries plus ou moins nombreuses au Palais Rameau ou à la Gare, et expédiés directement où ils étaient demandés !
Les principaux travaux semblent avoir été la construction de voies de chemins de fer, d'abris bétonnés, des travaux de terrassement dans les tranchées et le déchargement des trains et des bateaux de gravier !
Suivant les hommes, leur caractère, leur force, ils étaient affectés à un travail ou à un autre, ou même envoyés en Allemagne !..
Très malheureux et durement traités au début, la main de fer qui les commande a desserré son étreinte ! Maintenant ils sont payés, assez bien nourris, ont l'air bien portant ! Ils sont notés et récompensés comme des écoliers ! Souvent, en les regardant, je me demande s'ils sont malheureux?...
Pensent-ils encore que de l'autre côté du front se trouvent leurs pères, leurs frères, leurs camarades !...
Ils ont, au début, essayé de résister, mais la lutte est impossible, les récalcitrants ont été lourdement punis !
Et maintenant, beaucoup se sont habitués à ce travail monstrueux contre les leurs ! Ces allées et venues leur permettent de rapporter le dimanche à leurs familles affamées, des vivres et de l'argent ! C'est l'horrible lutte pour la vie !!....
J'ai passé de terribles heures, mon Cher Claude, après votre départ, dans votre chambre vide (NDLR : Claude s'est évadé de Lille le 24 août 1915) ! Quelles nuits d'angoisses, jusqu'au jour où j'ai sus enfin que vous étiez en France. Mais, chaque fois que je rencontre ces malheureux, ma pensée se porte immédiatement vers vous ! Je me rappelle votre désespoir le jour de la première inscription, je revois aussi la sacs de prisonnier que vous aviez malgré tout, gaiement préparé !! !..
Quel bonheur que vous soyez parti, mon cher enfant ! Quel bonheur de vous sentir en France !.....
26 Octobre 1917
Nous sommes définitivement séparés de Routaix et Tourcoing ! Nos promenades se restreignent ! La prison se resserre, nous ne pouvons plus circuler librement que sur Lille, La Madeleine, Mons en Barœul, Hellemmes et Fives !
Notre prison a en total 21 Km de circonférence !...... Plus de bonnes promenades à Flers, plus de lait ! Oh Liberté, liberté, où es tu?............
28 Octobre 1917
Quelle pile pour les Italiens !! ! 80.000 prisonniers, Gotz après Flitsch et Tolmein... Demain le plateau du Kartz. Où vont-ils s'arrêter ! J'ai consolé tout à l'heure, mon ami C qui voit déjà les Allemands à Venise et bientôt à notre frontière des Alpes !
Ce matin inauguration au Cimetière du Sud du monument commémoratif pour les soldats allemands !
Le Maire était invité par l'Autorité allemande avec quelques adjoints: discours du général Von Graevenitz, réponse de M. Ch Delesalle, -musique- le pasteur -musique- le prêtre,catholique- musique- le rabbin - musique-couronnes-fleurs ! .. En tout 38 minutes !! !...
Tour les discours et les sermons forment une fable étrange et confuse; on ne définit pas bien la différence entre Dieu, le ciel, le Walhalla, Wotan, et les Walkyries ! Catholiques ! Juifs ! Protestants se bercent dans la légende qui n'a qu'un but ! le Grandeur de l'Allemagne !.....
J'ignore si on s'est serré la main !!..... Mais cela ne rendra pas ces pauvres diables à leurs familles !!.... Voilà notre cimetière doté d'un monument magnifiquement colassale du style germain le plus pur !! !
On n'est pas encore venu chercher nos matelas.
1er novembre 1917
Lugubre: !! Le moral est lamentable ! Où les Italiens vont-ils s'arrêter? Quelle puissance que cette armée allemande !! ! Que de déceptions chez nos alliés !!
Depuis trois ans, nous constatons la force de cette immense et formidable machine dans laquelle tout a été prévu, étudié, et qui frappe son coup sans hésitation, avec une effroyable précision, à l'endroit qu'elle a choisi, et, sans que les nôtres semblent jamais l'avoir senti venir !
Quelle infériorité, dans notre presse française, et comment notre population ne se révolte-t-elle pas devant ce mensonge toujours renouvelé !
Certes, nous l'espérons toujours cette victoire, dans le fond de nos coeurs ! Mais que de discours inutiles et comment nous réjouir encore de la prise de quelques tranchées ou de quelques points fortifiés, quand nous voyons en même temps, la prise de Riga, l'invasion de l'Italie, 180.000 prisonniers, 1500 canons !! !
Depuis trois ans, cette séance de 5 heures, sur le trottoir de l'écho du Nord !... dans la boue, sous la pluie, pour attendre fiévreusement ce communiqué !!..../
Et comme c'est navrant de lire tristement ces victoires soulignées au crayon bleu, au milieu de 25 allemands qui poussent des "Hoch" d'allégresse et rient bouche béante !.....
Heureusement, les cloches ne sonneront pas cette fois-ci. Pauvres chères cloches, pendant huit longs jours, elles ont agonisé sous les marteaux !... Et maintenant nos clochers sont vides !..........
5 Novembre 1917
Pauvre Madame Josson, en prison pour 14 jours ! La police militaire nous montre qu'elle est inflexible !! Il est impossible de racheter sa prison par de l'argent si on n'est pas sérieusement malade !! ! Mais c'est dur par ce froid et cette humidité !!.....
10 Novembre 1917
Terrible nouveau cataclysme en Russie !! !... Va -t-elle réellement demander la paix? Et dans quelle tragique situation allons-nous nous trouver?... Les Italiens reculent toujours !... J'espère qu'ils arriveront à tenir sur la Brenta, sinon l'Italie est bien compromise !...On parle de paix !! Mais quelle paix !!...
J'attends mes habitués du Samedi ! Depuis plus d'un an, ils viennent déjeuner chez nous toutes les semaines, mon oncle Eugène (NDLR : peut être eugène Delemer ?), Jean, Albert Masse et Albert Van de Weghe avec Mr de Montalembert; M. Charles Delesalle, souvent les Calmette... aujourd'hui les Wallaert vont compléter notre groupe... Je prévois les discussions !... Le timbre vibrant de la voix de Jean couvrant toutes les autres ! "La paix à tous prix, plus on attendra, plus elle sera impossible, notre gouvernement est pourri !...La France ne se relèvera jamais mais !! !" Monsieur de Montalembert répond avec sa belle âme d'ancien officier, avec sa confiance inébranlable; Calmette avec son doux et charmant optimisme !
Cette contre révolution Russe est l'ouvrage de l'Allemagne !! !! ! Quelle force dans ce peuple qui ne cherche que son but ! Quelle faiblesse dans la direction du nôtre !! !... Jean aurait-il raison et devons nous assister à la victoire de l'organisation allemande contre l'incurie de nos dirigeants? Notre pauvre Armée doit s'épuiser !! !... Toujours au premier rang, elle a dû subir le premier choc de l'invasion, puis se transporter en Serbie, à Salonique, en Roumanie, et maintenant en Italie ! Qu'en reste-t-il ?
13 Novembre 1917
Quel beau temps, et qu'il doit faire bon sur le golf de la Nivelle !!..... Je suis ravie qu'on y pense un peu à moi, comme c'est long ces années de prison et combien d'lles pèsent lourdement sur mes épaules !
Je profite ces matinées de beau temps pour me promener dans les remparts et dans la plaine avec quelques balles et un de mes vieux clubs !
Combien ces chères petites balles blanches dans l'herbe verte me rappellent de bons souvenirs !! ....................
Madame Josson est sortie de prison grâce à une bienveillante intervention......
Elle a eu terriblement froid à la Citadelle qui est dit-elle immonde ! La prison de Loos est moins mal, on y est en cellule particulière, c'est plus propre, chauffé, aéré, un water Closet par cellule !..........................................
Nous fabriquons des matelas en crin, les nôtres seront enlevés demain..................
14 Novembre 1917
Pauvre chère Tino, certainement elle ne remplit que son devoir, mais combien elle aura adouci la rigueur du mien !..
Quelle tranquillité pour moi de sentir ce coeur maternel près de mon petit Philip !!........
Je n'ose pas laisser mon esprit penser à mes chers gosses !
Jamais, ils ne sauront ce que nous avons souffert ici, et à quel point le souvenir de leurs chères figures me hante ! Quand vous reverrai-je?..... A cette seule pensée, je sens mes larmes qui griment sous mes paupières !..............
Perquisition générale ce matin !! Quelle mobilisation d'officiers, de soldats et ce policiers !! ! Au lever du jour toutes les églises, tous les couvents, les chapelles, l'évêché, tous les locaux du Comité américain, les distributions de vêtements de légumes, des magasins, les dépôts, toutes les usines contenant des denrées du Comité ont été visitées dans Lille, Roubaix, Tourcoing et les communes voisines à partir de 6h 1/2 du matin !
Chaque équipe comprenait un officier, un policier, et plusieurs soldats, des pioches, des bêches, des marteaux,etc...
Tous ceux qui se rendaient à la messe ne sont heurtés aux sentinelles qui gardaient les portes et les enterrements ont attendu devant le parvis la fin des perquisitions !
A Berkem, la visite des usines a duré toute la matinée !
On recherche dit-on des marchandises cachées: fil, toile, drap, laine, etc, etc......
15 Novembre 1917
Quelle horrible obscurité !! Les rues sont encore plus noires que l'hiver dernier ! Les becs de gaz sont rares et vacillent leurs verres peints laissent à peine filtrer quelques rayons de lumière.....
Pendant cette période de longues soirées, les allées et venues dans la nuit sont lugubres !
On marche vite pour échapper à l'impression d'angoisse qui vous oppresse, on se heurte aux bancs et aux pylônes invisibles, on trébuche dans les rues défoncées, bordées des silhouettes noires des maisons effondrées par l'incendie oule bombardement !!
D'énormes flaques d'eau s'étalent sur le pavé !!... Quelques rares voitures et des bicyclettes circulent sans lumière.. brusquement un phare d'automobile projette sa lueur éblouissante... puis disparaît !.... Les petites lampes électriques surgissent de l'ombre, aveuglantes et s'éteignent !... Ces lumières passagères laissent après elle une obscurité plus profonde encore !! !...
Les rues peuplées de soldats sont immondes !! ! Dans la Ville transformée en une immense caserne, tout a été prévu pour la distraction des permissionnaires qui arrivent directement du front ! On les voit descendre des tramways surchargés; ils sont accrochés aux marchepieds, aux ressorts, aux toitures !....
Certaines églisses sont consignées le dimanche aux heures des offices auxquels les soldats assistent en rangs serrés !
Les théâtres voient défiler les meilleurs acteurs et musiciens de l'Allemagne; les cinémas regorgent de spectateurs des halls de gymnastique, des salles de lecture, des piscines, des restaurants, de la musique dans tous les mess et l'été dans les jardins publics !!...
Tous ces soldats échappés pour quelques heures cherchent un semblant de liberté et l'oubli de la tranchée... Le soir, dans les rues obscures, les cabarets à peine éclairés entr'ouvrent leurs portes et laissent voir dans l'arrière boutique, les femmes aux moeurs faciles qui rient et chantent !... Un piano se fait entendre, et des voix essayent de se comprendre dans un mélange de Français et d'Allemand.....
On sent chez tous ces hommes, le débordement de la jeunesse et le désir de la jouissance aiguisée par la tension constante du système nerveux !.... Ils veulent leur plaisir ce soir, et ils pensent confusément à ce que leur réserve demain !!....
Combien ces soldats diffèrent, des nôtres : peu de gaîeté, pas d'exubérance ! Ils sont mélancoliques, pas méchants en général, ce sont de grands enfants, très obéissants, très disciplinés ! On ne rencontre pour ainsi dire pas d'ivrognes; leur caractère, leurs yeux, leurs cheveux, leur aspect général est monotone, et tout semble chez eux invariablement gris ! Gris comme leurs uniformes, leurs voitures, leurs mitrailleuses,et leurs canons !.......
L'aspect de la Ville si encombré reste infiniment triste !
Quelle cohue !... Quel brouhaha ferait un pareil nombre de soldats Français !! Ce serait amusant et décordonné comme la France et ils sont raisonnables et ennuyeux comme l'Allemagne.
Par les nuits de clair de lune, l'aspect de la Ville est extraordinaire ! Les grands phares lancent leurs rayons lumineux dans la profondeur du ciel, ils cherchent les aéroplanes chargés de mitraille qui viennent bombarder les environs !...
Les avions allemands patrouillent bruyamment !.....
Si tout à coup, l'ennemi est annoncé, les canons de défense se mettent à tirer, les avions laissent tomber les étoiles de leurs signaux lumineux, des autos mitrailleuses crépitantes parcourent les rues !.....
L'oreille tendue, les yeux fixés dans le vide, nous suivons les péripéties de la lutte !....Quelques lourdes détonations nous annoncent que des bombes viennent d'être jetées sur la Ville ou les faubourgs..... Puis tout rentre dans le calme !! !.....
Combien de malheureux civils sont les victimes de ces expéditions nocturnes ! Frappés par les bombes ou par les obus allemands qui retombent et éclatent au milieu de la population !! !! !
16 Novembre 1917
Vlan, ! Encore un ministère par terre ! Vraiment la meilleure volonté du monde ne nous permet pas de nous réjouir et quand tant de nos braves enfants se font tuer, voir à la tête de notre gouvernement toute l'ordure des affaires Lenoir, Bole, Turmel, Malvy, Humbert.....C'est beaucoup !!.... Loyd Georges discute en Angleterre..... et le fameux conseil des ouvriers et des soldats à Saint Pétersbourg..... Où allons-nous?.....
17 Novembre 1917
Nos matelas sont partis ce matin à huit heures........
Encore toute chaude de la nuit, la laine a été vidée sur la balance allemande et empilée dans le redoutable camion de cambriolage officiel !!.................................................... ....................................................................
Allons-nous vraiment avoir un ministère Clémenceau?... Il ne vivra pas longtemps et les journaux parlent déjà de celui qui lui succédera !!..... ....................................................................
En Russie, les nouvelles sont incompréhensibles et contradictoires !! Qui restera maître de la place: Lénine ou Kérenski?............................
20 Novembre 1917
Le canon tape terriblement du côté d'Ypres !..... Les Anglais espèrent-ils encore une solution de ce côté là? Et ces terribles lignes de tranchées ne se reforment-elles pas plus vite qu'elles ne sont prises, créant entre nous et les nôtres,une barrière infranchissable?....
Une nouvelle affiche allemande demande des ouvriers volontaires !
- Salaire: 6 à 9 Frs par jour suivant les capacités.
- 25 Frs donnés le jour de l'embauchage.
- Des subsides en charbon attribués à la femme et aux enfants et distribuée immédiatement pour trois mois à l'avance.
- Des permissions fréquentes aux ouvriers bien notés !! !
Notre ennemi sait créer les situations tragiques et les exploiter ensuite à son profit ! Comment tous ces malheureux affamés et privés de charbon vont-ils résister à ces alléchantes propositions?...
Quel terrible problème que celui de ces imprenables fortifications construites par la population de ce pays-ci !!... Les Français d'ici les creusent et les bâtissent pour échapper à la misère et à la mort et les Français de là bas meurent à leur pied pour les reprendre !.................................. ....................................................................
Les nouvelles russes sont sensationnelles ! En 24 heures Kérenski se défend à Moscou ! Kérenski est victorieux à Saint Pétersbourg ! Kérenchi est en fuite ! Kérenski s'est suicidé !.. pour un seul homme, c'est beaucoup !
En tous cas, la situation est certainement mauvaise, car le sort des prisonniers Russes ici s'est radicalement transformé... Ils n'ont plus leur air de chiens battus, ils sont renippés, ils se promènent sans gardien, bayonnette au canon !... Et ils ont dû boulotter des pommes de terre au lieu de rutabagas car ils ont déjà meilleure mine !
Je n'ai plus la moindre pitié d'eux, je ne les regarde plus, ils me dégoûtent !!.................
La betterave est très en faveur, on s'y habitue paraît-il !... 450 Frs pour 100 kg de patates !!...
21 Novembre 1917
Encore des otages pour Holzminden !!... Et parce que quelques sous-officiers Français, probablement abrutis ont éprouvé le besoin de torturer quelques civils allemands dans l'Est ou l'Ouest africain !! !...
Ha ! Messieurs du gouvernement Français ! Comme on voit que vous fumez tranquillement votre cigare après un bon dîner rue royale, bien loin derrière le front, à l'abri de la griffe allemande !... Vous oubliez trop facilement le sort du misérable bourgeois des pays occupés auquel on vient annoncer poliment qu'il doit boucler son sac en 2 heures, pour aller en villégiature dans un camp de représailles en attendant que les civils allemands du Dahomey soient traités plus convenablement !
Être otage une fois, pour une histoire d'alsacien lorrain à laquelle personne n'a rien compris, c'est dur ! Mais recommencer une seconde fois, c'est trop !...
Six mois de camp au fond de l'Allemagne, cinquante personnes vivant dans un baraquement en planches, des gens de toutes les nationalités, de toutes les catégories, de toutes les saletés !... Être mangé par toutes espèces de bêtes peu appétissantes, grelotter sans charbon avec 26° en dessous de 0, mourir de faim, avaler trois jours de chemin de fere en 3ème classe pour rentrer... toutes les misères et toutes les avanies !
Vraiment ce n'est pas drôle.
22 Novembre 1917
Pas un seul tramway aujourd'hui !... Il n'y a plus de courant que pour les tramways allemands ! Les Français usent tristement leurs dernières bottines !...
On commence à voir apparaître les bottines de guerre !... Elles sont cocasses avec leurs tiges en tapis et tissus de toutes les couleurs et leurs semelles en bois !...
Bravo les Anglais !... Pour la première fois les Allemands ont semblé être surpris ! Prendra-t-on Cambrai?...
25 Novembre 1917
7000 bouteilles de vin chez Mme Catoire !... Quel succès pour les perquisitionneurs !... Quelle noce, mon pauvre Monsieur Catoire avec tous les champagnes, les châteaux de toutes espèces et les Bordeaux, Bourgogne !! !.....................................
Les vins ont atteint une valeur énorme: les 60 bouteilles laissées à la disposition de chaque famille lors de la réquisition des vins sont bues depuis longtemps et on n'en trouve que très difficilement !!...
Ceux qui ont muré leurs caves n'osent plus le démurer dans la crainte de se faire prendre !... Alors ils se passent de vin !.... Oh surprise !... La perquisition arrive et en dix minutes, vient le mur et par terre et le vin déménage sans bon de réquisition avec une bonne ardoise à payer !.................................
26 Novembre 1917
Excellent bœuf bouilli chez mon oncle Edouard Delesalle !...
Pendant deux heures, nous avons oublié la guerre !... Quel plaisir de revivre un peu du passé, de parler des bons amis et des parties d'autrefois ! Les frères Delesalle nous ont bien amusés, et cette bonne hospitalité toute simple autour de la table de cuisine sans domestique m'a rappelé d'autres bonnes journées de grand air et de liberté !!...........................
On vend aujourd'hui des œufs à 38 sous !
30 Novembre,
Les perquisitionn continuent dans les faubourgs, les jardins sont sondés, et chaque jour amène de nouvelles découvertes !...
300 marks d'amende à Madame Vermersch pour des cuivres, des bronzes, et du vin caché. Pour les Wallaert, c'est plus cher et ils ont passé quelques nauvaises heures ! La découverte faite dans leurs usines de 75.000 Kg de file les a conduits devant le conseil de guerre !... Maurice et Henry ont chacun 10.000 Marks d'amende et six semaines de prison !..................................
1° Décembre 1917
Les Russes préparent-ils vraiment une paix séparée?...Quel coup de poignard dans le dos !! Nous semblons bien près de cette catastrophe !!......
Les Armées allemandes du front russe débarquent et arrivent le long des routes; les petits chevaux et les charrettes de Serbie et de Roumanie forment d'interminables convois, on dirait des bandes de Bohémiens qui traînent derrière eux un chargement bizarre de meubles et ustensiles les plus variés ! Il passe des soldats de toutes les armes, de l'Artillerie et de la Cavalerie.
Notre front est-il en état de résister à la masse d'hommes et de matériel qui va affluer ici?... L'Italie tiendra-t-elle tête aux renforts envoyés contre elle? La situation peut d'un jour à l'autre devenir tragique !...Dans quelle affreuse aventure nous a lancés la Russie?... Le torrent nous entraîne et la France va-t-elle rester le champ de bataille de l'Angleterre et de l'Amérique !........................
Quelle ignominie que cette affaire Mally !...Peut-on admettre qu'il n'y ait rien de vrai dans les accusations formulées contre lui?... Non, si il n'y avait rien, ses accusateurs seraient depuis longtemps mis à l'ombre !!............................
Nos optimistes les plus enracinés sont bien ébranlés, les pessimistes espèrent la paix cet hiver !!............................
La Ville de Lille est invitée à préparer 92 millions pour une contribution de guerre de son groupe de crédit, Tourcoing 48 millions et Roubaix 65 millions !... On se demande si on va payer !!......
3 Décembre 1917
Terrible roulement de canon sans discontinuation du côté d'Ypres !!.
Ici, on sent l'offensive allemande qui mathématiquement se prépare, de nombreuses troupes cantonnent dans les environs, les soldats annoncent qu'ils viennent de Riga et qu'ils vont à Paris et à Calais ! Les révolutionnaires ont dû prendre des engagements formels et commencer la démobilisation pour que toutes les forces allemandes soient détachées du front Russe !.....................
Les journeaux ne parlent que de paix !
Les Anglais qui avaient légèrement progressé dans la région de Cambrai ont reprendu hier le gain de terrain qu'ils avaient obtenu !
Le bilan n'est pas en notre faveur !
D'un côté: le recul du front Italien, la trahison et la paix presque certaines de la Russie, les affaires scandaleuses d'espionnage du sein même du gouvernement Français, le discours de Loyd Georges qui montre aux alliés les fautes commises depuis trois ans !
De l'autre: le discours du nouveau Chancelier qui laisse voir l'espoir d'une paix prochaine et qui fait l'exposé de la situation générale en appelant à l'œuvre victorieuse toutes les forces de l'Allemagne et des alliés !!...
Les Allemands semblent plus sûrs et plus conscients que jamais de leur force ! Ils souffrent cependant de leur situation intérieure, ils sont fatigués et ils désirent la paix ! Leur gouvernement qui n'a pas pu l'obtenir par les divers moyens de médiation qu'il a employé, va essayer de l'imposer par les armes, et la lâche attitude de l'Armée Russe va permettre une formidable offensive : sur le front Français est sur le Front Italien !... Certainement des événements graves se dérouleront pendant les prochaines semaines !
Chacun espère la paix au printemps, ! mais quelle paix?......
Nos promenades
Un grand triangle de 25 Km de côté réunissent lille à Tourcoing, Roubaix et Lannoy ! En dehors de cette partie de territoire il est interdit de circuler sans laissez-passer ! Et les laissez-passer sont aussi rares que les beaux jours ! Les motifs sont toujours insuffisante et nous avons depuis longtemps renoncé à en demander !! !
C'est court pour des gens habitués à prendre le train 2 ou 3 fois par semaine !!......
Les années passées ici sont un long et cruel supplice ! Dès que le temps est beau, je pars errer dans les champs à la recherche de quelques prairies, d'un peu de verdure.... et partout, je ne rencontre que des ruines !
Notre cher golf du Sart a été complètement pillé ! transformé d'abord en champ d'aviation, tous les bunkers ont été détruits, les greens enlevés pour faire ces plaquages de gazon, puis au bout de quelques mois silloné de tranchées, il a été couvert de fils barbelés, les arbres abattus, il n'est plus que l'ombre de lui-même !! ! Le bungalow a reçu des aviateurs puis il a été transformé en chambre noire de photographie.... J'y suis passée hier, et un soldat m'a engagée à ne pas approcher car on y essaie, maintenant, des gaz asphyxiants !
Tous les beaux parcs de notre région s'effondrent sous la hache, en quelques mois le bois d'Annappes a disparu tout entier. Les avenues et les rideaux d'ormes et de charmes qui coupaient çà et là le paysage n'existent plus !
Plus de bestiaux, plus de chevaux, plus de poules, plus de pigeons !!...
De loin, on loin, on aperçoit des attelages conduits par des soldats allemands, ils sont loués aux paysans pour travailler la terre !!...
Mais la terre elle-même meurt épuisée par ces dévastateurs ! Tout est consigné et réquisitionné sur pied !! Les quelques vaches qui restent sont traitent par les allemands, les quelques poules pondent pour les allemands ! Les derniers lièvres et perdreaux sont tués par les officiers allemands !
Aussi, le fermier n’engraisse plus ses terres, il tue ou laisse nourrir ses volailles et ses bestiaux et ne cherche plus à faire de bénéfices que sur les terres réservées au maréchage !......
Les moissons n’ont pas donné cette année plus de 40 % de la récolte ordinaire !......
Nos provisions. C'est terrible de ne pas en avoir !......
Mais c'est exaspérant de soigner celles qu'on a !... Tous les matins, visite à la cave et au grenier ! Et malgré tous les soins que je donne aux miennes, que de désastres !!...... C'est charmant !! !...... En somme la manoeuvre consiste surtout à retourner !...... Un jour on met tout la tête en bas, et le lendemain on remet tout la tête en l'air: les sacs de blé ou de farine, les boites de conserve, les citrons, les pommes, les fromages ! quand il fait trop sec, les fromages descendent à la cave, s'il fait trop humide, ils remontent au grenier !......
Au lieu de jouer au golf ou de passer quelques beaux mois d'hiver dans le midi, je mire des œufs, je sale du beurre, des haricots, je fais de la compote, je brosse mes fromages, j'écose des haricots, enfin, je m'occupe conscienceusement !! !! Mais, ma pensée est bien loin, elle vous suit toujours, mes enfants, ma cervelle cherche à se représenter Claude sous cet uniforme de soldat Français que nous ne connaisons même pas ! Je vois mon petit Philip se rendant au lycée dans les rues de Pau ! Je suis heureuse qu'Annie s'occupe et prépare un examen ! Les moindres nouvelles de France tiennent une immense place dans notre vie !!......
Vlan.... Vlan !..... Voilà une aéro Anglais qui passe !...... Tous les canons de la porte Ste André tirent à la fois !...... Quel potin !..... Les obus sifflent juste au dessus de ma tête, ils éclatent dans le ciel bleu et des petits nuages noirs se forment tout autour du biplan qui brille dans le soleil !......
Souvent, nous voyons des escadrilles entières, huit, dix douze, quinze...... ! Ils sont jolis, tout roses dans le soleil couchant !......Dès qu'ils apparaissent, quelques avions allemands sortent en hâte et des batailles se livrent au dessus de la ville !!......
Le nez en l'air tous les curieux regardent ! quelques personnes effrayées se sauvent, les petites voitures d'enfants se mettent à l'abri des portes cochères !!......
Presque toujours, on apprend le lendemain qu'il y a des victimes dans la population civile !.
Nos lectures... "
"La Gazette de Cologne" que j'ai lue pendant de longs mois avec opiniâtreté, me fatigue maintenant, ces quatre éditions sont longues à lire, et les interminables articles me semblent répéter toujours la même chose, à quoi bon relire tous les jours que l'allemagne n'a pas voulu le guerre, qu'elle n'en est pas responsable et qu'elle ne décire que la Paix !....
Pour nous qui avons vu l'armée allemande nous envahir, prête jusqu'au moindre détail, regorgeant d'hommes, de matériel et de munitions, et l'Armée Française nous abandonner, refusant à Dunkerque les mobilisables de ce pays-ci n'ayant pas, de quoi les habiller ni les armer, manquant d'artillerie lourde et défendant Lille avec 4 canons et presque sans munitions; nous sommes fixés !!......
Le "Belgischer courrier" nous donne tous les matins les dernières nouvelles et tous les journaux allemands arrivent ici extrèmement vite !
Une traduction journalière des articles les plus intéressants de la presse allemande est faite à la Mairie et au Crédit du Nord une trentaine de feuilles tapées à la machine à écrire nous sont distribuées le soir, elle nous donnent tous les communiqués et nous tienent au courant de la situation militaire, politique et économique de tous les pays béilligérante.
"Le Bruxellois" est édité en Français à Bruxelles, c'est un journal stupide qui donne les nouvelles les plus abracadabrantes et des articles à faire dresser les chevaux sur la tête !....
"La Gazette des Ardennes" est vendue quatre fois par semaine, c'est le journal officiel des pays occupés, son but est de déprimer la population en faisant une critique très aéroïte et malheureusement souvent juste de notre gouvernement et de toute ce qui se passe en France ! Elle donne des articles des journaux Parisiens, les comptes rendus des séances orageuses de la Chambre, quelques coups ______ à l'Allemagne et quelques coups de pied à nos alliés !......
Je vous engage, mes chers enfants à parcourir plus tard ces deux journaux, vous verrez la qualité de la nourriture morale avec laquelle ont été réconfortées les misérables habitants de ces pays-ci !...... Le Bruxellois est si bête qu'il n'est pas dangereux, mais la "Gazette des Ardennes" est empoisonnée, elle est si déprimante qu'il faut un rude estomac pour la digérer !!...... Je n'ose pas m'y frotter !!...... Votre papa la lit consciencieusement, mais...... Il a le bon estomac nécessaire !! !......
Une petite feuille locale paraît tous les dimanches, c'est le "Bulletin de Lille" ! Censuré par les allemands, il ne contient que les condamnations et les actes de l'autorité et de la justice allemandes. Tout ce qui regarde les distributions de vivres, vêtements, charbon, etc., etc.... Quelques recettes de guerre, quelques annonces, quelques bonnes à placer, quelques réclames, quelques chiens perdus !......
Le dimanche nous recevons les revues illustrées allemandes et nous regardons tristement toute la réclame faite pour exalter dans l'armée la joie de la conquête ! Nous avons vu défiler ainsi les instantanés de la Belgique, de la Pologne, de la Serbie, de la Roumanie, nous avons constaté l'horrible destruction de notre pauvre front Français !
A différence reprise, j'ai tâché de reprendre d'autres lectures, j'aurais voulu distraire ma tête fatiguée de cette horrible guerre !!...... Mais, ma pensée s'enfuit, elle fait des milliers de kilomètres, et j'arrive au bas des pages sans savoir ce que j'ai lu !...... Je recommence/...... mais ma cervelle n'en veut pas, mon livre reste ouvert longtemps à la même page, mes yeux ne suivent même pas les lignes...... Et la même idée les obsède comme elle obsède mon coeur et ma cervelle !!...... Quand ce sera-t-il fini?......
6 Décembre 1917
Le jeune lieutenant allemand arrivé la nuit dernière à l'air éreinté, il était à Passchendaele et vient de passer quelques terribles mois !......Que de souffrances sur cette figure et pour tous ces soldats !......
Au cours de la visite qu'il m'a faite, il m'a raconté l'affreuse misère de ses hommes, dans l'eau jusqu'à mi-jambe, vivant dans des trous d'obus, depuis des semaines, mangeant dans l'eau, dormant dans l'eau !...... Ceux, qui ne sont pas tués ou blessés sont tous malades !......Tous espèrent et désirent la fin de la guerre !......
Ne va-t-on pas trouver un terrain d'entente et faire enfin la paix?......Quelle peut être la mentalité en France?......Qu'espére-t'on?......La Russie signe un armistice et lâche la partie !......Il semble impossible que nous puissions espérer maintenant une victoire désisive !... Et ne risquons-nous pas en continuant d'arriver à de véritables désastres?......
Une aide réelle de l'Amérique ne peut venir que dans un an !......Et d'ici là, que de sacrifices, que de ruines accumulées...... Dans un an la Russie livrera à l'Allemagne tout ce dont elle aura besoin ! Négation du blocus ! Et l'Allemagne déchargée de son front Est sera en état de lutter efficacement contre nous !...... La sagesse ne voudrait-elle pas que la France qui seule a tenu tête à l'invasion, abandonnée aujourd'hui par son principal allié examine la possibilité de la Paix !......Quelles seraient les conditions de l'Allemagne?......Quelles sont les nôtres?...... Mais halte là ! ! Ce simple mot de paix nous ferait condamner à Paris par notre justice Francaise comme pacifiste ou comme défaitiste !
Non, mes chères enfants, nous n'avons fait partie ni des pacifistes, ni des défaitistes, mais nous avons constaté depuis trois ans avec chagrin, une souffrance toujours croissante comment la France payait les fautes, les lâchetés et les erreurs commises depuis 30 ans par un gouvernement d'hommes qui n'ont jamais pensé qu'à satisfaire leurs ambitions personnelles et leurs passions politiques et ont oublié la grandeur de leur devoir et l'intérêt général du pays !
L'orgueil et les discours !......
Des discours et des banquets ! Des banquets et des discours, des phrases sonores, des mots ronflants !...... N'avons-nous pas le droit de nous demander maintenant si elle viendra un jour cette victoire qu'on nous a tant promise !
Hélas où on sommes-nous encore?.....Tous les huit jours, on nous parle de l'unité de commandement et de l'unité du front !......Où en sont-elle?......Quelles saletés !! Quelles ignominies, Messieurs Caillaux, Malvy, Clémenceau et autres vont ils encore étaler aux yeux du monde entier !...... Et nos pauvres soldats, terrés comme des bêtes sauvages passent dans les tranchées leur quatrième hiver !! !......
8 Décembre 1917
Nous sommes punis !!......Punis par l’Autorité allemande !......Comme des enfants méchants tous les habitants de Lille sont punis !!......A 3 heures de l’après midi, en grande hâte, tous les magasins se sont fermés, et chacun est rentré chez soi !! C’est épatant de punir 150.000 personnes d’un seul coup !......En bien pour les allemands, c’est très simple !......Une petite affiche bleue posée à un grand nombre d’exemplaires annonce que la municipalité ayant refusé de payer la contribution de guerre de 92.000.000 qui lui était imposée, tous les habitants n’auront le droit de sortir de chez eux que de 7 heures du matin à 3 heures de l’après midi jusqu’à nouvel ordre !...... Alors à trois heures tapante, les patrouilles de police se mettent en branle et malheur aux retardataires !!......Ils passent la nuit dans des locaux préparés pour la circonstance, qui n’ont rien de confortable et ils ne sont relachés qu’au bout de 24 heures après avoir payé une amende !......
La Rue est drôle de 3 h moins 5 à 3 h 5 !!...... Chacun est sorti pour faire bien vite ses courses et tous se disent bonsoir en rentrant sur le pas des portes ! Les passants sont, pendant les dernières minutes, de plus en plus rares, et de plus en plus pressés......Et quand 3 heures sonnent, de malheureux échevelés cherchent à échapper à la patrouille. A 3 heures 5, la Ville semble inhabitée !......Il est interdit même de ce tenir à la fenêtre !!......J’en connais qui pour avoir ri derrière leur rideau soulevé ont été menacés par un revolver d’officier !!......Des enfants qui, en Juillet 1915, dans les mêmes circonstances avaient continué à jouer dans leur jardin; ont attiré par leurs cris l'attention de la police qui leur a intimé l'ordre de rentrer... dans la maison !!......
9 Décembre 1917
Nous profitions de ces jours de punition pour répéter une revue qui doit se jouer ici vers Noël ! Nos acteurs viennent passer l'après midi, la soirée et couchent ici ! On apporte même son matelas !......En somme le temps se passe !...
Et cela ne durera pas longtemps !...... La Ville est condamnée à deux millions d'amende par jour de retard ! c'est cher !......Mais il fallait paraît-il pour l'avenir un commencement d'exécution de la menace !......Il faut que plus tard, on sache que nous avons résisté et que ce n'est pas pour rien !!
10 Décembre 1917
La punition est levée ! Mais voilà l'affaire de Tabora qui se corse ! Convocation d'otages pour demain à 4 heures à la gare ! De minute en minute, on apprend les noms de ceux qui sont désignés pour partir......Je suis rentrée chez moi le coeur battant à l'idée de trouver cette invitation de mauvais goût !......Heureusement rien !......Edouard Las, lui, est de la partie !......
Les pauvres diables de Wallaert partent pour Loos demain !......Six semaines de cellule et 10.000 Marks d'amende chacun pour des marchandises cachées ! Tous sommes allés leur serrer la main, ils sont très courageux......mais c'est dur ! !
11 Décembre 1917
Après la pluie le beau temps !! Les Wallaert après une nuit de prison à Loos ont été relachés et les otages sont décommandés.
On paie les 92 millions !!
15 Décembre 1917
Vlan ! Les Allemands de Tabora sont en retard à la frontière suisse...D'où.... reconvocation des otages pour demain à 4 heures !
Voilà notre revue dans l'eau ! Edouard Mas qui tenait le piano va nous manquer !! Pas moyen de le remplacer.
17 Décembre 1917
Hier, comme de petits enterrements qui se succèdent les familles des otages les accompagnaient à la gare ! L'un portait la valise, l'autre la couverture....C'était un peu comme dans Malborough s'en va-t-en guerre !......
Sur la place un groupe d'amis manifestait sa sympathie, les entourants, leur serrant la main et les adieux étaient mouvementés et tout le monde très ému !......
Après une longue soirée sans la buvette de la gare où ils avaient retrouvé les otages de Roubaix, Tourcoing, Lambersart, etc......on leur a annoncé à 1 heure du matin qu'ils pouvaient rentrer chez eux !!......
Les civils allemands de Tabora avaient été rendus à leur mère Patrie dans la journée du 16 !......Il était temps !! !......
22 décembre 1917
Grand succès pour notre revue !! ! Nos invités ravi ont ri, applaudi et sont partis enchantés !! ! Quelle joie d'oublier la guerre pendant une bonne après midi et de voir se détendre les figures les plus sérieuses !! ! Elle a été parfaitement possible.
Nos acteurs, nos musiciens, nos ____, tout a été parfaits !...
25 Décembre 1917
Pauvre type d'ouvrier civil ! 53 ans, rhumatisé, des varices, un doigt enlevé !...... Il sonne à ma porte et supplie qu'on fasse des démarches pour le faire rentrer chez lui ! Il est aujourd'hui en permission et demande aide et assistance ! - Mais mon brave, les démarches doivent être faites là-bas au camp où vous êtes employés c'est le médecin allemand qui doit tous donner un certificat de réforme !!. - Oui, Madame, mais ceux qui se présentent au médecin et ne sont pas considérés par lui comme incapables de tout travail sont renvoyés à leur ouvrage et condamnés à 50 marks d'amende !!
Et que dire, à cette pauvre mère, qui, tout en larmes, m'a apporté, il y a trois semaines, une carte postale de son fils de 18 ans, qu'elle n'a pas revu depuis 13 mois ! Le pauvre garçon supplie qu'on tâche de le faire revenir ! Il n'en peut plus ! En réponse à ma démarche, je reçois ce mot: " Le nommé x c'est enfui le 19-11-17 ! ! "......
Un Docteur de Fives a vu rapporter chez lui, dans un drap, le cadavre de son fils, dont il attendait le retour, le ventre traversé par la balionnette d'un factionnaire. Un soir, dans l'obscurité de la chambrée quelque jeunes gens, malgré la défense faite avaient joué avec une lampe de poche électrique ! Au basard la balionnette a frappé clouant cet enfant mort sur sa paillasse ! Les histoires les plus fantastiques arrivent à mes oreilles ! On prétend que lors de la ____ offensive des Anglais, sur Cambrai, un certain nombre d'ouvriers civils ont pu gagner les lignes anglaises !...... Pour les punir d'avoir travaillé contre leur pays, les Anglais les auraient fusillés ou pendus !......
27 Décembre 1917
Trains d'évacuation. La Ville est parsemée d'affiches......Quelle remour !! !......A tous les coins de rues, dans toutes les boutiques, dans toutes les maisons, on ne parle que de ces départs, tant désirée et si rares !!......
Depuis le mois d'avril pas un seul individu n'a quitté Lille ! Ni malades, ni vieillards, pas mêmes les bienheureux rappelés en France par le Vatican, l'Espagne où n'importe quelle autre puissance neutre !......
10.000 nouvelles inscriptions ! 9000 personnes restaient inscrites sur les listes précédentes ! Au total 19.000 personnes demandent leur départ !......
Il ne partira que 4 trains de 1200 personnes !!...... Que de déceptions ! Que de larmes chez tous ces malheureux qui attendent angoissés, depuis quatre jours leur fiche de départ ! Beaucoup d'entre eux vivent dans l'espoir de ce départ depuis plus d'un an.
Le voyage est terrible, les conditions sont plus rigoureuses que jamais ! Il neige depuis trois jours, il gèle, pas un tramway ne marche; il est presque impossible de trouver une voiture ! Les groupes de voyageurs, tous femmes, enfants, malades, vieillards, accompagnés de leurs amis chargés de vivres et de couvertures traversent à pied toute la Ville se rendant à la gare de Fives marchandises !
Après d'interminables formalités, dans des hangars ouverts, de 3 heures à 8 heures du soir, ils sont parqués dans des wagons à bestiaux, sans bancs ni chaises ni chauffage !
Ils partent pour une quarantaine de six semaines ! Demain, ils arriveront dans les environs de Charleroi, là, ils seront abrités dans des barraquements en planches, nourrie par le Comité américain, sans lumière, sans chauffage !!...... Elle est jolie la formule d'humanité qui préside à ces départs et qui sélectionne pour cette partie de plaisir tous les tuberculeux, tous les malades, les vieillards et les enfants, dont ceux qui partent ont la figure illuminée de joie ! Tous semblent échapper à l'enfer !!......
Si l'autorisation de partir était illimitée, 75 % des habitants quitteraient la ville ! Ils abandonneraient derrière eux ce qui leur reste pour échapper à l'oppression, l'affreuse oppression qui nous obsède ! Jamais, mes chers amis vous ne saurez comprendre !! !...... Mais quel serrement de coeur pour ceux qui restent !!......
Il me faut chaque fois quelques jours pour me remettre de ces départs !...... Cette réalité me semble à peine concebable; avoir devant moi des gens qui vont en France !! qui vont retrouver les leurs, la vie, la liberté !
Je me rappelle les débuts de l'occupation allemande, les affiches qui promettaient à la population civile que sa vie et ses biens seraient respectés ! Je me rappelle les garanties qui nous étaient donnés, nous affirmant que l'armée ne faisait pas la guerre aux civils !!......
Je me rappelle les premiers officiers nous questionnant avec un étonnement mélé de bonhomie: "Pourquoi les habitants sont-ils petits; nous ne faisons pas la guerre au civils, nous ne sommes pas des barbares ! "
Et si tous ces pauvres diables quittent maintenant le pays sans un regard en arrière, s'ils affrontent les difficultés d'un voyage abominable, c'est que la plupart d'entre eux sont exténués de fatigue, de souffrances et de privations, c'est qu'ils ne laissent derrière eux que des ruines !
Nos amies, Madame Catoire et Madame Vermersch avec ses deux filles sont parties dans ces misérables wagons de marchandises !......Elles ont emporté nos recommandations, nos tendresses pour vous......Où sont les beaux jours où nous retenions des fauteuils-lits dans le rapide de la côte d'Azur !! !......
28 Décembre 1917
Vraiment, il fait du temps à vous prendre votre lit, votre chambre, votre cabinet de toilette, il neige, il neige, 0° à l'intérieur, 6 en dessous à l'extérieur ! A huit heures 1/2 au matin, un officier pénètre dans la maison, il ouvre toutes les portes, il faut du logement pour un Etat-major, il veut loger des trois officiers, des hommes, des chevaux, des téléphones !
La conversation sur le palier de l'escalier manque de cordialité : "Madame, pour nous c'est la guerre ! - Pour moi aussi ! Monsieur ! - Nous me l'avons pas voulu ! - Ni moi non plus ! (Quel bateau ! Le même depuis trois ans) - La guerre sera bien tôt finie et......-Allons tant mieux !! !......
Enfin, nous avons transigé, nous en logerons deux !! ...... ......
Ces propositions de paix Russe...... Cette réponse du Comte Csernin...... Voilà enfin les buts de guerre de l'Allemagne dans tous les journaux !...... Le fait est très important ! Il ne nous apportera pas la paix mais il nous en rapproche certainement. La France & L'Angleterre vont répondre qu'elles ne peuvent traiter avec des Lennine et Trodski ! Mais le premier pas est fait ! L'Allemagne évacué toutes ses conquêtes !......
Les pangermanistes doivent en faire une tête !!......
Sur quelle bases l'Angleterre et la France veullent-ils continuez la guerre !! !...... Seule la question d'Alsace-Lorraine reste en suspens ! Il arrive ici des soldats en masse... L'Allemagne, si ses propositions n'aboutissent pas, va tenter un coup formidable sur ce front-ci pour tâcher d'aller imposer le pais à Calais où à Paris !!......
Le parti socialiste en France doit aussi désirer la paix et le pays doit être suspendu à l'affaire Caillaux !
39 Décembre 1917
Cambriolage chez Monsieur le Chanoine Delesalle !. La bonne menacée, ligotée par des apaches qui avaient sonné à la porte, s'est vu enlever toutes les provisions de la maison !
Une bande de jeunes gredins de 13 à 20 ans terrorise le quartier !!......
Nos agents de police complètement désarmés n'intimident plus les voisins et dans les rues entre 5 heures et 8 heures du soir, on arrête les gens, on les déshabille et on les abandonne sans manteaux ni chaussures !!......
7 Janvier 1918
Depuis 6 jours, nous sommes sous pression !!...... Otages à notre tour !...... L'autorité allemande a le talent d'agrémenter les jours de fête en les choissant pour rendre probablement ces mesures plus impressionnantes !! !
Le jour de Pâques 1916, la ville subissait les évacuations forcées, le 1er novembre , les départs d'Holzminden et toutes les mesures qui touchent à la population sont invariablement prises les dimanches ou les jours de fêtes !
L'année 1918 a joyeusement commencé par la distribution le 1er janvier de 5 heures à 7 heures de l'après midi de convocations en vue de faire un nouveau convoi d'otages...
Il paraît qu'il reste en France 72 Alsaciens que notre gouvernement ne peut pas rendre à leur patrie !...... Le Gouvernement allemand, par mesure de représailles va prendre dix Français notables des régions occupées, pour un allemand soit 720 personnes et en route !! ! ...Les Messieurs partent pour la Pologne près du front Russe (6 jours de voyage, un mètre de neige, 25 ° en dessous de zéro) et les dames pour Holzminden !! ! (Faut-il que les 72 citoyens allemands qui sont en France aient de la valeur)......
Toute la semaine s'est passée en préparatifie de départ et grâce aux renseignements des amis rentrés de la mère villégiature en tout dernier, nous sommes prêts à affronter la vie de camp !......
Nous emportons un bagage épatant composé surtout de lainages et de nourritures des tricots, des couvertures, des galoches, des casseroles, des clous, des ficelles, de la poudre insecticide, des bougies, des draps,......du riz, du sucre, des boites de conserves, du thé, du café, du chocolat, des boites de lait, du sel, du beurre, des biscuits ......etc......
Les messieurs sont partis ce matin: il y en a vingt de Lille, neuf de La Madeleine et des représentants de toutes les communes de la région parmi lesquels Edouard Delesalle, le Chanoine et Maurice Delesalle, M. Léon Descamps, ...Dewaere
Les dames ne sont pas encore désignées.... !! Mais nous sommes prêtes à partir en quelques heures, Mesdames Calmotte, Henry Wallaert, Marthe le Blan, Pierre Verley, Lyon Helle Decroix et moi.... Mesdames Morel et Fontaine de La Madeleine et bien d'autres,
Dernière page du journal, écrite par André Saint-Léger, son mari, quelques jours après que sa femme ait été déporté à Holzminden
J’ai retrouvé ton journal sur la table, les préparatifs de ton départ t’ont empêché de lui dire adieu avant de me quitter et je désire le fermer par un mot puisque je veux que mes enfants sachent la douleur et la rage que j’ai éprouvées quand je t’ai vue de loin dans le hall de la gare, chargée comme une malheureuse, entourée de soldats. J’ai ressenti un sentiment de tristesse infini après t’avoir quittée sur cette place humide, complètement noire et après avoir tourné en rond seul pendant une heure comme une bête, préférant ne parler à personne, je suis parti à pied pour la Mairie où j’ai écrit ces quelques lignes en pleurant comme un enfant. J’éprouvais surtout un sentiment d’écoeurement et de tristesse et mon coeur me faisait mal.
Pauvre chère amie comme tu as eu du courage et combien je t’ai admirée, combien je vous ai admirée toutes, décidement les femmes valent mieux que les hommes.
Quand on pense que 1000 personnes représentent la meilleure société du pays sont otages, les hommes en Pologne les femmes à Holzminden pour 72 alsaciens que le gouvernement Français ne veut pas rendre, on se demande quels peuvent être ces phénomènes, qui laissent, par làcheté ou par incurie gouvernementale, martyriser une aussi grande quantité de femmes qui ont déjà subi les horreurs, les privations et les misères de 3 ans 1/2 d’occupation.
Plus tard nous le sauvons si Dieu nous prête vie et nous apprendrons probablement que les alsaciens d’une valeur si grande étaient simplement quelques douaniers, quelques gendarmes peut être, un sous-préfet
Je ne sais ce que va faire le gouvernement Français mais si cela ne s'arrange pas, on pourra bien dire que la "galanterie française" n'existe plus, mais je ne veux pas encore y croire et j'aime mieux penser comme mon vieil oncle Eugène, que la France est toujours la France et que je vous reverrai tous d'ici quelques mois.
11 Janvier 1918 - 8 heures du matin.
Pour aller plus loin
"Elle fut arrêtée et emmenée prisonnière à Holzminden en Allemagne, 6 mois je crois. Elle revint très fatiguée et commença à avoir des périodes de dépression. En 1918, elle s’occupa de la reconstruction des cités ouvrières, puis de l’installation à Hermaville." Agnès Wattinne
NDLR : En janvier 1918, Marguerite, notable lilloise et épouse d’un industriel, fut arrêtée par les autorités allemandes et détenue pendant six mois au camp de Holzminden. Cette arrestation s’inscrit dans le contexte de l’occupation allemande dans le Nord de la France pendant la Première Guerre mondiale.
À l’époque, les Allemands utilisaient la prise d’otages parmi les familles de notables ou d’industriels pour exercer une pression sur les civils et obtenir leur coopération, notamment pour faire fonctionner les usines au profit de l’effort de guerre ennemi. André a sans doute refusé de collaborer avec l’occupant. En refusant de faire tourner son usine pour l’armée allemande, il aurait très probablement motivé cette arrestation. Cette pratique, bien que cruelle, était malheureusement courante dans les régions occupées.
Le camp de Holzminden, situé en Basse-Saxe, était connu pour ses conditions de détention difficiles. Les otages civils, souvent des femmes ou des personnalités locales, y étaient internés dans l’espoir de faire plier leurs proches ou leurs communautés. Malgré cette épreuve, notre grand-mère a survécu à cette détention, témoignant d’un courage exceptionnel face à l’adversité.
Ce récit rappelle les sacrifices consentis par des milliers de familles françaises pour résister à l’oppression, et honore la mémoire de ceux qui ont refusé de se soumettre, au péril de leur liberté et de leur sécurité. Virginie de Villeneuve et Arnaud Saint-Léger